La magie des mots

La magie des mots - Samuel Thériault

S’il y a une chose que je déteste par-dessus tout, c’est manquer d’inspiration. Je ne suis pas à proprement parler, un écrivain, mais j’adore coucher sur le papier, mes émotions, mes envies, mes états d’âme, mon mal-être. Et aussi mon bien-être. Quand je suis heureux. Mais je suis rarement heureux. Ma solitude est un réel fardeau, et j’ai du mal à la trimballer, depuis ces trois ans, qui me séparent du décès de ma femme.

Chaque soir, aux environs de 19 heures, quand je rentre à la maison, je m’installe à mon bureau qui donne sur le jardin, j’allume mon ordinateur, j’ouvre une nouvelle page Word, et j’écris. Tout, absolument tout ce qui a nourri ma journée. C’est comme une thérapie, un « lâcher-prise », une délivrance.

Ce matin, six heures.

Je n’ai pas dormi de la nuit… Mes doigts s’agitent sur le clavier. J’ai tant de choses à dire. Hier, une chose étonnante s’est produite…

« Comme tous les vendredis à l’heure du déjeuner, je me dirigeai machinalement vers le parc Manceau, où la plupart du temps, je me pose pour faire un brin de causette avec les oiseaux et les canards et déguster avec délectation  mon sandwich au poulet, allongé sur l’herbe à l’ombre d’un platane. Alors que je passai par la rue Saint-Saëns pour faire une livraison courrier,  je vis, appuyé contre une porte et se préoccupant peu du tumulte urbain, un homme d’une quarantaine d’années, à la barbe hirsute et aux vêtements souillés. Plus je m’approchais, plus je sentais que le visage de ce petit bonhomme qui semblait usé par la vie, m’était familier. Je l’ai regardé longuement et en un instant, je l’ai reconnu.

C’était Vincent, mon ami d’enfance.

Je l’avais perdu de vue vingt ans auparavant, quand il avait décidé de quitter la France pour partir en Irlande, pensant que la vie lui serait plus douce qu’ici où plus rien ne l’attendait.  Sa petite amie, Julia, dont j’étais secrètement amoureux à l’époque, l’avait quitté pour un autre. Il ne s’en était pas remis. Nous nous sommes dits au revoir sur le quai de la gare où je l’avais accompagné pour tenter de le dissuader de partir, mais il était monté dans le train sans un mot. Je ne l’ai jamais revu.

Jusqu’à ce jour.

Je me suis assis à côté de lui. J’étais presque tremblant et mon cœur battait à tout rompre tant je me sentais submergé par l’émotion.

Nous avons parlé durant plusieurs heures, assis à même le sol, imperméables aux regards des passants. Les souvenirs se bousculaient dans ma tête et je faisais de gros efforts pour me concentrer sur ce qu’il me racontait. J’ai su donc qu’il avait vécu huit ans à Dublin, faisant des petits boulots qui lui permettaient de survivre. Il avait rencontré là-bas une jeune fille jolie et intelligente, mais qu’il n’avait jamais réussi à aimer. Il s’était installé chez elle et malgré l’amour qu’elle lui portait, il n’arrivait toujours pas à trouver l’apaisement. Un matin, alors qu’elle dormait encore, il est parti et n’est plus jamais revenu. Il a erré de ville en ville, de port en port, en travaillant çà et là pour un salaire de misère. Il y a un an, il est rentré à Paris, sans argent, essayant de se reconstruire, pour finalement atterrir là où je venais de le trouver, sans un sou en poche et fatigué de vivre.

Il était presque seize heures quand je lui ai proposé de venir chez moi.

Je l’ai installé dans la petite chambre qui me servait de buanderie. Il a pris une douche, je lui ai fourni des vêtements propres (nous faisions à peu près la même taille) et nous avons dîné. Alors que nous évoquions nos souvenirs d’adolescents, soudain, il s’est mis à pleurer à chaudes larmes.

Nous avons passé le reste de la nuit à parler.

Au petit matin, alors que Vincent dormait sur le canapé du salon, j’ai fait du café et je me suis assis à mon bureau. J’ai allumé mon ordinateur et j’ai écrit.

En regardant le jour qui était en train de se lever, j’ai souri. Je savais qu’à compter de ce jour, j’aurai à veiller sur quelqu’un qui avait besoin d’aide et de réconfort. Et cela me rendait heureux ».

J’ai arrêté d’écrire. J’ai éteint mon ordinateur. Vincent venait de se réveiller.